La biodiversité, face aux changements climatiques
Sans réduction importante de nos émissions de gaz à effet de serre, c’est l’homme et la nature qui vont souffrir ! En anticipant et en s’adaptant aux changements climatiques, pouvons-nous maintenir, v ...La biodiversité, face aux changements climatiques
Sans réduction importante de nos émissions de gaz à effet de serre, c’est l’homme et la nature qui vont souffrir ! En anticipant et en s’adaptant aux changements climatiques, pouvons-nous maintenir, voire renforcer les services que nous offre la biodiversité au quotidien ? C’est sur ce thème qu’Ecolo a organisé ce dimanche 22 juin un grand congrès public en plein cœur des Hautes-Fagnes.
Le matin, profitant du début de l’été, 250 personnes ont participé à une balade à la découverte de la biodiversité dans le camp militaire d’Elsenborn et à travers les vieilles hêtraies et landes tourbeuses du Ruhrbusch. A midi, un barbecue de produits bio-locaux-slow food a permis de rassasier les plus affamés ! Après-midi, le congrès public proprement dit a fait le point sur les impacts des changements climatiques sur la biodiversité en Belgique et s’est penché sur les outils dont nous disposons pour maintenir, voire renforcer la biodiversité et les services qu’elle nous offre.
Texte du discours de clôture d’Isabelle Durant
En ces temps de crise alimentaire mondiale, de perte de pouvoir d’achat chez nous et encore bien plus ailleurs pour des millions de personnes, de perte de revenus pour les agriculteurs, de spéculation sur les matières de première nécessité, il paraîtra incongru à de nombreux « gestionnaires réalistes » de se pencher sur la préservation de la nature plutôt que sur la hausse des cours de la bourse.
Nous savons, nous, que cela n’a rien d’incongru : la souveraineté alimentaire, le respect des paysans, le lien à la terre, le respect des sols et de l’environnement, la préservation des ressources naturelles, le développement de l’emploi local, sont autant de conditions pour davantage de solidarité, pour un prix plus juste pour le producteur et un respect accru pour le portefeuille et la santé du consommateur. C’est ce dont nous avons discuté avec les agriculteurs descendus à Bruxelles mercredi .
C’est ce modèle que pour notre part nous choisissons, mais il faut oser dire que ce modèle est aux antipodes du renforcement de la libéralisation actuelle.
Comme le troisième choc pétrolier à l’œuvre met en cause les modes de production industriels et de transport, la « crise » alimentaire, qui se ressent partout dans le monde et qui ne cesse d’inquiéter, peut être une opportunité extraordinaire de développer de manière généralisée des méthodes aujourd’hui confinées à un « marché de niche ».
La biodiversité est un sujet qui nous renvoie incontestablement à l’histoire et à la naissance d’Ecolo, à la vision politique de citoyens qui décidaient de se mobiliser, soucieux de l’avenir de notre planète et atterrés par les atteintes qu’une société industrielle en plein boom causait aux milieux naturels, à la faune et la flore.
Un peu d’eau a coulé sous les ponts depuis : la conservation de la nature est devenue la protection de la biodiversité et fait l’objet de débats réguliers au sein des assemblées parlementaires ; je n’ai pas peur de dire que c’est très largement grâce à nous !
Aujourd’hui, grâce au réseau Natura 2000 dont l’importance est désormais unanimement reconnue, c’est 13% de la superficie de la Région wallonne et 14% de la Région bruxelloise qui sont couverts par une législation qui vise à les protéger.
La dernière information réjouissante qui nous est parvenu est l’annonce de l’accord intervenu à Bonn voici quelques semaines visant à la création d’un panel international d’expertise sur la biodiversité et ce, à l’image du Giec (consacré au changement climatique), dont le professeur van Ypersele est un des plus illustres représentants. C’est la preuve que nos préoccupations de toujours sont en phase avec ce qui se dessine au niveau international : à la question des changements climatiques s’ajoute aujourd’hui au rang de priorité au moins équivalente la préservation et l’utilisation rationnelle des ressources de la biodiversité.
Ce bref panorama ne doit cependant pas occulter la réalité : nonobstant ces efforts, la situation générale de la biodiversité n’est pas bonne et l’objectif européen de « stopper l’érosion de la biodiversité » d’ici 2010 est un leurre que nous devons dénoncer. Les politiques dominantes menées actuellement sont dévoreuses de biodiversité et nous devons continuer à agir à tous les niveaux pour les infléchir. Le rythme de disparition des habitats naturels reste affolant.
Au niveau local
Les groupes locaux ECOLO sont très nombreux à avoir fait des questions de biodiversité un de leurs thèmes de prédilection. Que ce soit par leurs actions dans les plans communaux de développement de la nature aux fins de creuser des mares, planter d’anciennes variétés ou protéger des vergers, … C’est toute une dynamique qui a été lancée, malheureusement souvent trop peu reconnue. Ces initiatives ont de plus pour qualité qu’elles contribuent à mettre en œuvre une autre de nos valeurs : celle de la participation citoyenne.
J’espère que dans le cadre des appels à projet Agenda 21 locaux lancé par Evelyne Huytebroeck à Bruxelles, de nombreux projets « biodiversité » verront le jour dans les 19 communes de la Région bruxelloise.
Dans les politiques régionales
Le développement du réseau Natura 2000 ces dernières années nous conduit aujourd’hui à disposer d’un arsenal juridique sérieux et de superficies naturelles protégées très importantes, du moins sur papier. Car c’est là qu’une fois de plus nous pouvons mesurer la faiblesse d’une action politique qui peine à arbitrer entre l’intérêt général et l’intérêt particulier.
En Région wallonne, un véritable débat public s’était amorcé lors du processus de désignations des sites. Ce fut l’occasion de voir naître des convergences et des échanges riches entre des groupes sociaux peu enclins à se rencontrer a priori : les agriculteurs, les chasseurs, les naturalistes et les ONG de conservation de la nature, les propriétaires ruraux et forestiers, l’administration et les communes ont pu construire un premier consensus autour de ce grand projet de conservation qu’est Natura 2000
C’est donc avec déception que nous observons aujourd’hui l’incapacité du gouvernement wallon, et du ministre Lutgen en particulier, d’aboutir aux arbitrages nécessaires à la désignation de l’ensemble de ces sites. Ils existent, mais seulement sur papier. Il n’y a pas de mesures effectives de gestion et de protection ; seulement des mesures au rabais et des aides publiques pour soutenir des pratiques qui ne sont que la stricte application de la légalité. Rien à voir avec des mesures de gestion et de protection effectives et efficaces. C’est décourageant pour tous ceux qui ont fait tant d’effort pour en arriver là.
Monsieur Lutgen, nos espaces naturels valent bien un peu de courage politique et la concertation avec les citoyens demande davantage de respect.
Si en Région wallonne, c’est l’agriculture extensive, la pollution des cours d’eau et l’inertie du ministre de l’environnement qui menacent la biodiversité, en Région bruxelloise, c’est une même bataille contre les conséquences d’une urbanisation mal pensée. C’est sous l’impulsion d’une ministre écologiste que le chantier de la nouvelle ordonnance cadre Nature est en cours à Bruxelles et arrivera sous peu sur la table du gouvernement.
Il faut réintroduire la nature en ville, là où on l’a fait disparaître, dans les parcs et dans les jardins. Il faut aussi renforcer le maillage vert entre les ilots et les quartiers, « verduriser » le bâti, multiplier les toitures vertes, préserver et anticiper les changements à venir pour la forêt de Soignes.
Le professeur van Ypersele nous a dressé le portrait de ces risques qui pèsent sur nos zones naturelles en raison des changements climatiques. Elles vont devoir s’adapter tant bien que mal aux évolutions en cours et à celles, plus fortes, qui s’annoncent. Le bon sens nous appelle à ne pas mettre tous nos œufs dans le même panier : il faut au contraire assurer une diversité biologique maximale.
Dans le cadre de l’adoption du nouveau code forestier qui sera à l’ordre du jour du Parlement wallon cette semaine, Ecolo souhaite que ces impératifs soient renforcés. Le texte actuellement proposé demeure extrêmement conservateur dans son approche.
Comme c’est le cas pour la gouvernance publique ou la modernisation de l’économie wallonne vers une économie verte, les avancées proposées sont pour la plupart beaucoup trop timides. La Wallonie doit avancer dans la voie de la modernisation écologique pour faire face aux défis colossaux du changement climatique. La modernisation écologique de la Wallonie passe par un rejet des conservatismes, y compris en matière de gestion forestière et de gestion des espaces naturels.
Je ne prendrai qu’un exemple : celui de nos forêts, trop souvent encore exploitées et gérées en « monoculture ». Dès lors que les changements qui s’annoncent nous laissent à penser que le hêtre, mais aussi le chêne et le charme pourraient ne plus trouver chez nous un climat favorable à leur développement, il est impératif aujourd’hui de développer une gestion des forêts beaucoup plus axée sur la diversité des essences. Et de s’y mettre rapidement car le cycle de développement de la forêt est lent.
La volonté de maintenir un équilibre entre plantations feuillues et résineuses ne se justifie pas du tout et n’en est rien garant du développement durable. Outre l’’intérêt écologique limité de a forêt résineuse, elle est de moins en moins rentable. Le nouveau code doit développer les forêts d’essences indigènes.
Tout comme en matière industrielle, la recherche est un secteur essentiel. Notre recherche forestière doit également faire sa révolution en consacrant plus de moyens et d’énergie au profit d’une forêt diversifiée et multifonctionnelle. Trop de recherches restent orientées sur la seule production économique et l’impact des changements climatiques est trop peu étudié.
À côté de la recherche, un observatoire de la santé forestière doit aussi voir le jour pour permettre à la fois de surveiller la qualité de nos peuplements et le développement de nouveaux parasites dus au réchauffement.
La forêt est un espace dont la vocation sociale et multi usage doit être renforcé. C’est également un espace qui doit rester d’abord un lieu de quiétude pour tous. Ecolo ne tolèrera aucun recul en matière de restriction de la circulation en forêt des véhicules motorisés.
A l’échelle fédérale
Globalisation des échanges et réchauffement climatique sont aussi responsables de l’augmentation significative de toutes sortes d’espèces non indigènes invasives, de virus ou de maladies tropicales jusqu’ici absentes de nos régions. Cette évolution exige une vraie politique de la biosécurité, inexistante en Belgique. Elle viserait d’une part à lutter contre les espèces invasives et d’autre part à étudier l’évolution et la dispersion des nouvelles maladies ou des nouveaux virus… en progression.
En Région bruxelloise, une collaboration avec l’ULB vise à mettre sur pied un système de vigilance et d’alerte phytosanitaire. Nous souhaitons que cette initiative soutenue par Ecolo en Région bruxelloise soit généralisée aux autres échelons de pouvoir.
Les services publics fédéraux doivent également montrer l’exemple. Ainsi la SNCB doit mener une gestion favorable à la biodiversité tant sur les talus des voies de chemin de fer (important élément du réseau écologique) que sur l’assiette (abus de pesticides).
La Défense nationale doit mener, dans les nombreux domaines militaires intégrés en zone Natura 2000, une politique active de préservation. L’association Natagora collabore d’ailleurs à des projets pilote et le camp d’Elsenborn que nous avons visité ce matin se lance dans l’aventure.
Au plan international
La convention sur la biodiversité biologique des Nations Unies régit tant bien que mal la gestion de nos ressources en matière de biodiversité, notamment au travers du protocole de Carthagène sur la sécurité biologique.
Nous savons cependant tous combien c’est un travail politique permanent de maintenir la pression pour éviter la dissémination des OGM, pour,éviter aussi une appropriation du vivant par des intérêts privés au détriment des paysans et des peuples du sud, un sud d’où est issue la plus grande partie de notre biodiversité agricole.
Ecolo s’est toujours retrouvé du côté de ceux qui veulent garantir le droit des peuples et l’intérêt supérieur pour la planète que représente le caractère public et universel des ressources génétiques.
Au niveau belge, nos interventions en faveur d’une régulation des OGMs sont multiples et nous sommes heureux d’avoir pu récemment contribuer à l’adoption en Région wallonne d’un décret particulièrement contraignant en matière de coexistence entre les cultures OGM et non OGM.
En France, l’association Kokopelli, qui assure la promotion des semences fermières de variétés traditionnelles, attaquée par une société semencière, vient d’être condamnée pour avoir permis l’échange et la diffusion des ces variétés sans faire appel à l’enregistrement et au brevetage. Le risque de privatisation du vivant n’est donc pas l’apanage de situations vécues dans certains pays du sud. Un tel procès est à ce jour impossible en vertu de la législation belge mais nous devons y rester attentif et éviter toute dérive de ce type dans notre pays.
Nous devons avoir le courage de le rappeler haut et fort à Monsanto, Syngenta, Bayer et les autres : « Le monde ne leur appartient pas ! ». Nous n’accepterons pas de voir privatisées nos ressources semencières. Et la régulation politique n’est pas de leur ressort… mais du nôtre ! Et les sociétés semencières ne sont pas seules en cause. Les « sociétés déforestières » le sont tout autant.
Les forêts du bassin du Congo constituent la deuxième plus vaste forêt tropicale de la planète après l’Amazonie. Une région immense, grande comme cinquante-cinq fois la Belgique ! Rien qu’en RDC, 415 espèces de mammifères, 11.000 espèces de plantes, 1.117 d’oiseaux et près de 1.000 espèces de poissons ont été recensées. Eléphant de forêt, gorille, bonobo et okapi sont parmi les espèces les plus emblématiques de cette extraordinaire biodiversité.
Des dizaines de millions de personnes dépendent de ces forêts pour leur survie et ces forêts jouent également un rôle essentiel dans l’équilibre du climat. Jusqu’à un quart des émissions totales mondiales de gaz à effet de serre est imputable à la déforestation tropicale et on estime que d’ici à 2050, la déforestation en RDC pourrait libérer l’équivalent des émissions de CO2 du Royaume-Uni au cours des soixante dernières années.
En tant que bailleur de fonds de premier plan (si tant est qu’elle veuille le rester et parvienne à reprendre des relations correctes avec le partenaire congolais), la Belgique doit soutenir la mise en application d’une politique de développement durable dans le pays, notamment au travers de la politique belge de coopération au développement et au sein de la Banque mondiale. Cette politique doit aider les autorités congolaises à éviter l’expansion d’une exploitation forestière menaçant l’intégrité de l’environnement, la protection du climat et n’apportant aucun développement aux populations locales. Les sociétés forestières doivent être soumises à régulation et l’exploitation « minière » des ressources forestières ne peut leur être concédée.
Nous devons aussi encadrer très strictement le développement des agro carburants. Ils mobilisent à peine 1% des surfaces agricoles, mais ils posent déjà des problèmes liés à la recherche du profit à très court terme. La disparition de la jachère au profit des cultures énergétiques, la déforestation pour faire des cultures pour produire du bioéthanol et du biodiesel, l’absence de certification internationale multilatérale de la biomasse et des agro carburants sont néfastes à la biodiversité. Nous voulons donc, s’il faut y avoir partiellement recours, des agro carburants produits dans le respect de la biodiversité. C’est notre responsabilité d’écologistes de l’exiger, autant chez nous qu’au niveau international.
Le capitalisme financier ne protège pas la biodiversité, il n’anticipe pas sur les changements climatiques, il ne nourrit pas la planète… Il faut valoriser l’économie réelle, pas l’économie financière. C’est cette dernière qui nous conduit aujourd’hui au développement de la spéculation sur les matières premières agricoles, alors même que les émeutes de la faim apparaissent dans de nombreux pays.
Je voudrais terminer en évoquant le biomimétisme tel qu’il nous a été présenté…
Il nous éloigne un peu de certaines inquiétudes que j’ai longuement évoquées, mais il a cette qualité qu’il nous fait rêver de demain… ce dont nous avons bien besoin.
Car les défis à relever sont aussi et avant tout des opportunités de réussir la transition écologique. Le potentiel que révèle le biomimétisme sur les ressources inexploitées et inconnues qui existent dans la biodiversité est incontestablement un énorme vent de fraîcheur.
Les perspectives ouvertes par ce champ de réflexion sont immenses et pleinement en phase avec la nécessité de construire « autre chose » de manière concrète, pragmatique et créative. Et cela, comme le disait Pierre Radanne dans une récente conférence d’Ecolo à laquelle il participait, pour « aimer ce siècle ».
Nul doute que partout où nous en aurons la possibilité dans notre action politique, nous apporterons notre soutien au secteur de la recherche en ce domaine pour construire des solutions véritablement écologiques.